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Les Pontiques, ces citoyens grecs au cœur slave

Discrimination, ségrégation dans les écoles, blagues racistes ou encore difficultés administratives : les Pontiques, citoyens grecs venus d’ex-Union soviétique, sont ils chez eux en Grèce ?

 

«Quelle est la différence entre les Pontios et les pontos ? Les Pontios [les Pontiques en grec], sont un peuple qui ne se sent nulle part chez lui. Et pontos, ça veut dire les rats. Bref une lettre en moins et pourtant beaucoup de points en commun… »  C’est face à ce genre de blague douteuse, voire raciste, dont les Pontiques font régulièrement l’objet de la part des autres Grecs, qu’ils puisent la force de se prévaloir de « l’elliniki yperfàneia», la fierté d’appartenir à cette nation.

Les Pontiques descendent des peuples hellénophones qui se sont installés, dès les temps antiques, sur le pourtour de la mer Noire. Aussi à l’aise avec la langue de Socrate que celle de Tolstoï,  une première vague est arrivée en Grèce suite au Traité de Lausanne de 1923. Mais la majorité d’entre eux (venue notamment de Russie, Géorgie, Ukraine, Kazakhstan), a afflué vers la mère-patrie lors de la dislocation de l’ancien bloc soviétique en 1991. Pourtant, les Pontiques sont considérés par les Grecs comme des immigrés slaves et non des compatriotes.

Crédit carte Spiridon Ion Cepleanu (Infographie Nicolas Pelletier)

Carte Spiridon Ion Cepleanu (Infographie CFJ/N.P.)

Dans son petit bureau situé au premier étage d’un bâtiment donnant sur la place Kanningos, dans le centre d’Athènes, Pavel Onoyko se livre sur « ses » deux pays. Né à Kiev en 1964, président de l’Union des immigrants russes en Grèce, il habite depuis douze ans dans la capitale grecque. Est-ce pour maintenir un lien avec sa capitale de naissance, jumelée avec Athènes ? Ukrainien de nationalité, il passe du russe au grec aussi vite qu’il tape sur son clavier d’ordinateur.

« Ma maison est ma seule famille »

D’ailleurs, son patronyme se « russifie » ou s’« hellénise » selon le contexte. A la maison ou avec des amis proches, on l’appelle Pavel, mais pour ses amis grecs ou quand il travaille, c’est Pavlos. Un usage courant en Grèce.

Pavel Onoyko  à son arrivée en Grèce, en 2001. (Crédit photo P. Onoyko)

Pavel Onoyko à son arrivée en Grèce, en 2001.                 (photo P.Onoyko)

« Dans mon pays de naissance, en Ukraine, je suis désormais un étranger. Mais à Athènes aussi. Ma seule vraie maison, c’est ma famille », murmure ce père de deux filles. Bien que la politique dite de la « loi du sang » permette de faciliter le retour des Grecs de la diaspora vers la « mère-patrie », les Pontiques rencontrent surtout des problèmes administratifs. Il leur faut environ deux ans pour obtenir des papiers grecs et encore, ce n’est pas la fin du processus. « Il est difficile aujourd’hui d’obtenir un permis de résidence. Même moi, je dois le renouveler chaque année », affirme-t-il.

Paradoxalement, plus le temps avance, plus le nombre de Pontiques russophones croît : quelque 60 000 d’entre eux venus de l’ex-Union soviétique ont atterri entre 1988 et 1994 dans les banlieues déshéritées d’Athènes et dans le Nord de la Grèce. Selon Pavel, on compterait entre 500 000 et 600 000 Grecs russophones. Une communauté qui s’organise à l’intérieur de la «kinonia» (société) grecque.

Paix et concorde ?

Depuis 1993, les Pontiques grecs ont leur propre journal, Paix et Concorde, entièrement rédigé en russe. Hebdomadaire tiré à 10 000 exemplaires, c’était à l’origine un mode d’emploi de la Grèce pour les nouveaux arrivants, avant de devenir un journal d’actualité sur la communauté russophone.

Journal Mir & Ohmonia (Paix et Concorde) (Crédit photo Ryad Couto)

Journal Mir & Ohmonia (Paix et Concorde) (photo CFJ/R.C.)

La minuscule rédaction, perchée au cinquième étage d’un immeuble voisin de celui de Pavel Onoyko, est tapissée de cartes géographiques des pays de l’ex-URSS. « Le journal fait aujourd’hui le lien entre les Grecs russophones et les autres. Nous avons des pages consacrées aux actualités russes et ukrainiennes, toujours en lien avec la société grecque, explique Inga Abgarova, la rédactrice en chef du journal. Nous couvrons également les activités de la communauté russophone ici, à Athènes.» 

Alimentée par  les propositions de pigistes et par Ria Novosti, l’agence de presse russe, dont Inga traduit elle-même les dépêches de l’anglais ou du grec au russe, la publication résiste. Quand on lui demande l’effectif du journal, elle répond, quelque peu gênée : « Un journaliste et demi. Les temps sont durs, vous savez. »

 

Inga Abgarova (à g.), rédactrice en chef avec une journaliste pigiste. (photo CFJ/R.C.)

Inga, elle, est Géorgienne de naissance. Curieusement, elle avoue avoir entendu le terme « Pontios » pour la première fois en arrivant en Grèce, en 1997. « Les Grecs font des blagues sur nous et nous font passer pour des ploucs, mais la réalité est moins sombre :  la Grèce entretient de bonnes relations avec la communauté russophone majoritairement pontique, mais aussi avec leurs pays d’origine. »

Pourtant, en 2009, l’ONU questionnait le gouvernement grec sur l’absence de mesure prises pour lutter contre la discrimination subie par les Pontiques. Le Conseil économique et social onusien invoque notamment la difficulté pour intégrer leurs enfants dans les écoles primaires, en raison du rejet des autres parents d’élèves. Quant à la langue pontique, que des linguistes de l’Université Laval (Québec) estiment être le plus ancien des dialectes grecs, elle est condamnée à terme. En effet, les Pontiques, comme les autres Slaves par ailleurs, sont « implicitement encouragés » à ne pas parler leur langue en public, sous peine d’être identifiés comme dissidents à « l’ethnos » (nation) grec.

Éternel peuple aux patries perdues, les Pontiques s’accrochent à la Grèce. Malgré la crise et la discrimination, ils croient, à l’instar du philosophe Phèdre, que «c’est l’affection qui fait la parenté. »

Ryad COUTO et Nicolas PELLETIER

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2 Comments

  1. Les Pontiques ne sont qu’une partie de la communaute russophone du pays, et ne sont pas de Slaves, plusieurs d’entre eux parlant aussi leur ancienne dialecte grecque. La grande masse de Pontiques est arrivee en Grece en resultat de l’echange des populations avec la Turquie, car les Grecs pontiques habitait surtout sur le littoral sud de la Mer Noire. Identifier l’ensemble de la communaute russophone aux Pontiques, et a la fois l’ensemble des Pontiques a ceux qui viennent de l’ex-URSS ne constituent pas des erreurs de detail.

    • Nicolas Pelletier says:

      Vos observations sont justes, les Pontiques sont pour la plupart originaires du pourtour sud de la mer Noire et ils ne sont pas tous russophones. En revanche, l’expression populaire « Pontios », utilisée par les Grecs, est devenu un terme générique qui désigne l’ensemble des Pontiques de souche hellénique, qui eux ont subi plusieurs migrations et ont adopté, en grande majorité, les langues slaves durant la période de l’Union soviétique. Enfin, nous précisons dans la chronologie qu’une grande majorité des Grecs pontiques ont rejoint la Grèce suite à un échange de population avec la Turquie résultant du Traité de Lausanne dans la chronologie, donc nous sommes d’accord. Bonne soirée. Nicolas Pelletier