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Obésité : le régime grec mis à mal

A en croire les statistiques, le régime grec n’est pas vraiment un gage de santé : un habitant sur cinq souffre ici d’obésité. Et les médecins tirent, en vain, la sonnette d’alarme…  

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Gras à souhait, le souvlaki, mélange de viande, frites, tomates, sauce calorique… est l’en-cas grec par excellence. (photos CFJ/O.Roczenwajg)

Assis à la terrasse d’un café place Monastiraki, dans le centre d’Athènes, il observe discrètement un groupe d’enfants, attroupé autour d’un vendeur de popcorns. Derrière lui, les stands de gyros fourrés au tzatziki et de souvlakis bon marché attirent les passants. La silhouette élancée, le regard charmeur et l’habit chic, Pavlos a la trentaine élégante.

Difficile d’imaginer qu’il y a à peine cinq ans, ce vendeur en téléphonie mobile redoutait les regards au point de passer plusieurs jours de suite calfeutré chez lui. A l’époque, le beau Pavlos pesait 123 kg pour 1,78 m, soit 42 kg de plus qu’aujourd’hui. «Comme le moindre effort me terrassait, je ne pouvais absolument pas travailler. Sans compter les discriminations à l’embauche », confie-t-il en commandant un jus d’orange frais. « Mais le pire, c’était le regard méprisant des autres. »

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A Athènes, le pop-corn n’est pas cantonné aux salles obscures. (Photo CFJ/C.C.)

Comme lui, 17,3% des Grecs souffrent de surcharge pondérale, contre 12,4% des Français, selon l’OCDE. Le constat est encore plus alarmant pour les enfants : 24% des jeunes garçons de 15 ans sont en surpoids, contre 13% des jeunes Français du même âge.

Exit légumes frais, poissons et huile d’olive : en quelques décennies à peine, la Grèce est devenue le royaume de la malbouffe.

« Peur de manquer après la dictature »

Le problème ne date pas d’hier. L’urbanisation sauvage des années 1960-70 est venue bouleverser les modes d’alimentation traditionnels d’une société historiquement agraire. L’expansion rapide d’Athènes, où vit aujourd’hui un Grec sur deux, et le développement des réseaux de transports ont aussi conduit à une diminution des déplacements et donc de l’activité physique.

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Empruntés à la « gastronomie » américaine, les donuts font des ravages chez les jeunes grecs. (Photo CFJ/M.G.L.)

Après les pénuries et les privations de la dictature des colonels entre 1967 et 1974, les Grecs ont brusquement basculé dans la surconsommation alimentaire. « Depuis 1974, la peur de manquer reste très présente », explique Christina Makratzaki, diététicienne crétoise. « Retrouvant un certain niveau de vie, les Grecs se sont rués vers des produits dont ils étaient privés, comme la viande rouge. Beaucoup ont alors pris du poids, d’autant que l’embonpoint était signe d’un certain confort matériel. »

Elle-même obèse à l’adolescence, Christina Makratzaki regrette l’absence de programmes de prévention et d’éducation nutritionnelle dans les écoles : « Personne ne m’a prévenue des risques liés à mon grignotage. J’étais seule face à mon problème. » Et les enfants d’aujourd’hui le sont tout autant : la privatisation de nombre de cantines scolaires ne permet plus aux autorités d’imposer des menus équilibrés.

« L’obésité est la maladie du pauvre »

Pour Georges Panotopoulos, nutritionniste à Athènes et président d’HASOMED (Hellenic association for the study of obesity, metabolism and eating disorders), la raison est simple : l’obésité n’est pas « prise au sérieux » en Grèce. « C’est le bordel, on manque cruellement de nutritionnistes, les mieux à même de prendre en charge cette maladie, déplore-t-il. En revanche, nous avons des centaines de diététiciens mal formés, qui prescrivent des régimes peu adaptés. »

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La malbouffe a trouvé son sanctuaire place Monastiraki, dans le centre d’Athènes. (Photo CFJ/C.C.)

Les diététiciens peuvent, dans certains cas, aider les patients à retrouver un poids normal. Mais sans formation médicale adéquate, ils ne peuvent venir à bout de l’ensemble des pathologies associées à l’obésité (problèmes osseux, diabète, dépression, cholestérol, cancer). « C’est une maladie grave, il faut des médecins spécialisés, des infirmières et même des psychologues pour la soigner », ajoute Georges Panotopoulos.

Face à l’immobilisme du gouvernement, certaines municipalités ont tenté de prendre les choses en main. Comme à Chania, en Crète, où la mairie organise des visites de diététiciens dans les écoles et des séminaires culinaires pour promouvoir l’alimentation crétoise. Une initiative saluée mais qui reste marginale, en raison de l’absence de coordination nationale et du manque de moyens, aggravé par la crise.

Car les difficultés économiques actuelles accentuent encore le problème. Les Grecs, en s’imposant un budget plus serré, se tournent désormais plus facilement vers les fast-food, moins chers que les légumes et autres mets traditionnels. « L’obésité est la maladie du pauvre. On ne peut pas demander à un jeune chômeur de manger du poisson deux fois par semaine alors qu’il se vend 40 euros le kilo », confie Georges Panotopoulos. Soit une fortune face aux 2,50 euros que coûtent les gyros qui inondent les rues d’Athènes.

« Les Grecs n’ont pas de culture nutritionnelle, ils mangent mal et mangent trop sans différencier le sain du calorique », constate le nutritionniste, dépité et inquiet pour la santé de ses concitoyens. Une chose est sûre : face aux sombres perspectives économiques du pays, son cabinet ne risque pas de désemplir dans les prochaines années.

Claire COLNET et Marie GARREAU DE LABARRE

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