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Veikou : la rue qui bourgeonne

A quelques pas de l’Acropole, la rue Veikou cache bien des trésors. Les échoppes d’artisans y fleurissent, de petits univers qui narguent l’austérité.

A l’écart du brouhaha des boutiques de souvenirs qui bordent le Parthenon, le quartier Makrigiani ne paie pas de mine. Nous remontons la rue Veikou, une longue pente bordée d’orangers en fleurs. Tout est bien calme pour un samedi. Pourtant, de chaque côté de l’artère, des petites échoppes artisanales ont surgi.

Au numéro 6, une échoppe un peu sombre ressemble à un appartement aménagé. Le salon est éclairé par des lampes chapeau-melon, un porte-manteau en forme de mains attend les vêtements des visiteurs…

Nous rencontrons Maria et Georges, un jeune couple de trentenaires, qui nous expliquent que toutes les récentes boutiques de Veikou sont nées de la volonté tenace de jeunes créateurs comme eux. Tous refusent de subir les aléas d’un système déshumanisé par l’austérité. «Cela peut paraître curieux vu de l’extérieur, mais il y a trois ou quatre ans, les gens avaient arrêté de se parler dans la rue, affirme Georges dans un anglais maladroit. Le quartier était passé d’une ambiance de petit village à un cimetière de boutiques.»

Ce lieu à l’abandon est pourtant devenu le symbole d’une renaissance. Lui était guide de plongée, elle diplômée de langues. Ils sont devenus en neuf mois respectivement ébéniste et designer. L’avantage de Veikou, c’est qu’elle est située un peu à l’écart du centre. Les loyers y sont donc moins chers que dans le quartier touristique de l’Acropole, alors que la rue reste dans le centre névralgique de la capitale grecque. Le couple a sauté sur l’occasion et  retapé l’endroit, le peuplant de meubles et de bijoux issus de leur création. Francophiles, ils ont nommé leur endroit le Sous-sol.

Maria et George dans leur boutique, le "Sous-sol" (Photo C.M.)

Maria et Georges à l’intérieur de leur boutique, le « Sous-sol » .(photo cfj/ C.M.)

Lors de l’ouverture de la boutique, le 15 décembre, une centaine de personnes sont venues visiter l’endroit. Tous les boutiquiers-créateurs de la rue ont répondu présents. «Nous aimons la mentalité collective de la rue, nous nous entraidons et c’est notre force.»

En ce moment, Maria et Georges exposent les oeuvres d’un ami artiste, en échange ce dernier leur assure de nouveaux visiteurs. «Une situation gagnant-gagnant !», résume Georges. Même si les clients n’affluent pas pour l’instant, les deux artisans sont confiants : leurs créations sont uniques. «Tout a été fabriqué de nos propres mains, à partir matériaux recyclés et d’objets récoltés dans des marchés aux puces», explique Georges. «Nous prenons notre inspiration sur Internet et nous y ajoutons notre touche personnelle», ajoute Maria.

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Georges dans le bureau qu’il a imaginé. Chaque meuble est pensé pour peupler la pièce et y créer une atmosphère singulière. (photo CFJ/C.M.)

Meubles et décorations sont confectionnés à partir de matériaux recyclés. (Photo C.M.)

Meubles et éléments de décoration sont confectionnés à partir de matériaux recyclés. (photo  CFJ/C.M.)

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Les mains attendent les manteaux des visiteurs. Même s’ils sont encore rares, George et Maria sont confiants.            (photo  CFJ/C.M.)

Maria nous emmène ensuite en face, au numéro 9, chez Fabrika. La propriétaire, Evridiky, 35 ans, nous y attend. Depuis avril 2012, elle confectionne bijoux et vêtements dans sa boutique qui fait aussi office d’atelier. Cette jeune timide collabore également avec des bijoutiers indépendants grecs en leur offrant une partie de sa vitrine. «Avant, je vendais sur Internet et ça marchait bien, mais j’ai toujours rêvé d’avoir ma propre boutique. Et ici, les plus âgés sont contents de voir des jeunes arriver, ils parlent de nous et passent nous voir», raconte-t-elle dans un sourire.

Des passants curieux regardent la vitrine de "Fabrika" (Photo : CFJ/C.M.)

Des passants curieux regardent par la vitrine de « Fabrika ». (photo CFJ/C.M.)

Même si Evridiky ne fait pas encore de profit, hors de question de retourner au commerce en ligne. Elle préfère consacrer tous ses efforts à la promotion de son commerce, en collaborant avec ses voisins de la rue Veikou et en s’affichant sur des portails comme By Local. Lancée en octobre 2012, l’initiative vise à encourager les artistes indépendants, notamment en publiant une carte d’Athènes avec leurs adresses (format papier et virtuel), distribuée dans les hôtels et les auberges.

Evridiky nous montre la carte "By Local", qui répertorie l'adresse d'artistes indépendants d'Athènes.

Evridiky nous montre la carte « By Local », qui répertorie les adresses d’artistes indépendants d’Athènes.       (photo CFJ/CM)

Nous continuons notre périple en s’arrêtant à la bijouterie Psit au 9bis, tenue par Katerina. L’artisante pointilleuse est en plein travail lorsque nous passons la porte, pourtant, elle ne semble nullement surprise de nous voir. «Maria m’a prévenue de votre venue.» Toute la rue s’est passé le mot. Habile joaillière, elle a choisi de s’installer rue Veikou en novembre dernier, parce que sa grand-mère y habite.

Katerina au travail (Photo M.C.)

Katerina, la joaillière, travaille dans son atelier qui lui sert aussi de boutique.  (photo CFJ/M.C.)

Evridiky et Katerina s’envoient mutuellement des clients et adoptent la même stratégie commerciale : la joaillière nous propose les mêmes cartes que sa voisine et nous réfère à ses collègues artisans du Sous-sol, de Fabrika, mais aussi au coiffeur, à la sandwicherie… avant de nous indiquer la boutique Tintinnabulum, à l’extrémité de Veikou. Ancien atelier d’ébéniste datant des années 1950, le bazar a gardé tout le cachet du temps où la rue faisait office de référence en matière de confection de chaussures. «Je suis tout de suite tombée amoureuse du local, mais quand je suis arrivée, tout était noir de saleté», raconte Athena, 32 ans, tenancière de l’endroit.

Athena, propriétaire du "Tintinnabulum" (Photo CFJ/C.M.)

Athena, propriétaire du « Tintinnabulum ». (photo CFJ/C.M.)

Dans les années 1950, la rue Veikou était la référence en matière de chaussures à Athènes (Photo : CFJ/C.M.)

Dans les années 1950, la rue Veikou était la référence en matière de chaussures à Athènes. (photo CFJ/C.M.)

La rue Veikou, bordée par les orangers (Photo CFJ/C.M.)

La rue Veikou, aujourd’hui bordée par les orangers. (photo CFJ/C.M.)

Athena a développé plusieurs techniques artisanales pour réaliser ses multiples créations. Collages, bougies, bijoux fins et mille et un autres objets fabriqués sur sa mezzanine remplissent la boutique d’un joyeux mélange. Chaque deuxième dimanche du mois, l’artiste transforme l’endroit en salon de thé pour attirer la clientèle. «Les temps sont difficiles, mais je dois rester optimiste», confie-t-elle.

«Je suis tout de suite tombée amoureuse du local, mais quand je suis arrivée, tout était noir de saleté». - Athena, propriétaire du Tintinnabulum (Photo : Tintinnabulum 2011)

«Quand je suis arrivée, tout était noir de saleté», dit Athena.                                    (photo Tintinnabulum 2011)

Le "Tintinnabulum" aujourd'hui l'allure d'un sympathique bazar (Photo CFJ/C.M.)

Le « Tintinnabulum » a maintenant l’allure d’un sympathique bazar. (photo CFJ/C.M.)

Au sortir de son échoppe un peu sombre, les doux rayons du soleil paraissent agressifs. L’odeur de fleurs d’oranger flotte toujours, quelques passants s’affairent sur le trottoir, mais ne s’arrêtent pas. «Les gens dépensent peu ces temps-ci», murmure Athena, avant de retourner fermer son joyeux univers, le temps d’un week-end.

Clothilde MRAFFKO et Nicolas PELLETIER

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