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Chronique d’un trafic sur rail

Le train reliant Athènes à Thessalonique, dans la nuit de dimanche à lundi, a été le théâtre d’un trafic organisé. Si la marchandise est restée secrète, la méthode employée était, quant à elle, bien visible. 

 

La gare ferroviaire de Thessalonique (photo G.H-M.)

La gare ferroviaire de Thessalonique (photo CFJ/G.H-M.)

« Je peux vous vendre les tickets mais sachez qu’il n’y a plus de place assise disponible. Pas d’inquiétude, c’est un voyage tranquille. » La nouvelle, annoncée avec un léger sourire par le chef du guichet de la gare de Larissa, est inquiétante avant d’affronter les sept heures de trajet qui relient la capitale grecque à Thessalonique, la plus grande ville du Nord.

Après plusieurs tentatives infructueuses pour conserver un siège avant le départ, dans le wagon numéro huit aux allures de TER français, les prévisions du guichetier s’avèrent exactes : l’espoir d’un dossier confortable doit être oublié. Le sac à dos se transforme en allié de circonstance pour trouver une position de sommeil acceptable sur une plateforme, proche des toilettes, entre deux wagons.

La plateforme se métamorphose en un aquarium ferroviaire

Pris au même piège de la surréservation, un jeune couple grec d’une vingtaine d’années s’installe dans des conditions identiques. Ce campement de fortune est perturbé quelques minutes plus tard par l’arrivée d’un groupe de six hommes, qui possèdent une réservation assise mais viennent se placer devant les toilettes, allument une cigarette –  interdit par la loi – et commencent à discuter dans une langue étrangère au grec mais dont les accents sont proches des pays frontaliers.

La faible superficie de l’espace métamorphose, en un quart d’heure, la plateforme en un aquarium ferroviaire, où la fumée attaque les voies respiratoires. Un repli vers l’intérieur du wagon s’impose. Il provoque l’arrêt du flot incessant de clopes. 

Alors que certains passagers dorment, deux hommes font la garde au fond du wagon. (photo M.C)

Alors que certains passagers dorment, deux hommes montent la garde au fond du wagon. (photo CFJ/M.C.)

Un étudiant grec, près de la trentaine, s’avance alors vers le groupe. Sa démarche hésitante et ses yeux rougis trahissent un état anormal. Il leur tend quelques billets – un montant indéterminé – et s’engouffre dans les toilettes. Ce blond filiforme en ressort, après dix secondes, encore plus marqué que lors de son entrée. La suspicion d’un trafic s’installe. Drogue ? Cigarettes ? Médicaments ? Impossible à dire sans entrer dans la pièce. L’hypothèse d’un commerce parallèle se confirme rapidement, avec un afflux de nouveaux prétendants aux substances prohibées, plus régulier au fur et à mesure qu’avance le trajet. La jeunesse hellénique n’est pas la seule clientèle nocturne de ces trafiquants. Au milieu du wagon, une femme blonde, âgée d’environ quarante ans, remet son chignon avec frénésie. Elle donne l’impression d’hésiter, puis saisit son sac à main pour régler sa demande. L’homme à côté d’elle, qui semble être son conjoint, la suit cinq minutes plus tard.

Un mode opératoire éprouvé

La mise en place de ce système est notable. Deux hommes se fixent à chaque extrémité du wagon, tandis qu’un troisième est chargé de placer la cargaison inconnue dans les toilettes pour éviter un échange direct de marchandise avec le client. Ces équipes sont relayées tous les quarts d’heure par des individus déjà présents à l’intérieur du wagon, qui leur laissent les sièges. Sur les quatre-vingts passagers  de ce compartiment, près d’une trentaine participent à ce roulement à partir d’une heure du matin, et pendant cinq heures. Du côté des consommateurs, la barre des quinze est franchie dans la nuit, comme si un rendez-vous avait été pris. Les rares voyageurs qui n’ont pas trouvé le sommeil restent passifs devant ce trafic, à l’instar du contrôleur, qui ne s’autorise à aucune fouille lors de ses deux passages. Tout paraît facile, voire habituel à cet horaire, pour ce large groupe composé de Grecs et d’étrangers, allant de l’adolescence à la cinquantaine.

Interrogé sur ces pratiques, un officier de police de Thessalonique reconnaît l’existence de plusieurs récits similaires (drogues dures)  à travers le pays, dans des trains, sans faire état d’arrestations de bandes. « Les forces de l’ordre grecques ne disposent pas d’unités ferroviaires et ne peuvent intervenir qu’en cas d’appels« , lâche-t-il dépité, en haussant les épaules.

Il est désormais six heures du matin et plusieurs membres du clan quittent le wagon, à chacun des derniers arrêts avant la gare de Thessalonique. Leur journée est quasiment terminée, alors qu’elle n’a pas encore commencé pour les autres voyageurs.

      Guillaume HENAULT-MOREL, à Thessalonique

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