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Georgia, 41 ans, 20 ans de drogue

41 ans, 20 ans de drogues. Georgia, caissière dans le prêt-à-porter, cherche dans les rues d’Exarchia sa dose de Sisa, un ersatz d’héroïne qui fait fureur exclusivement à Athènes. Insomnies et délires pour 30€ le gramme. Portrait nocturne d’une grecque qui n’a pas sommeil.

 

Dans le quartier Exarchia, Georgia

Dans le quartier Exarchia, Georgia, sisa addict, trouve facilement son bonheur auprès des dealers. (photo CFJ/J.B.)

Aux alentours des anciens locaux de l’École Polytechnique, laissés à l’abandon, une silhouette chétive au visage hommasse s’arrête devant une entrée d’immeuble. Assis sur les marches taguées, deux Ouzbeks, bonnets noirs vissés sur la tête et bandages grossiers à la main, lui tendent contre trois billets, une fine poudre blanche à la composition incertaine. La transaction est rapide. Après deux mots échangés, Georgia, belle de nuit sur talons aiguilles, se retrouve seule avec sa cam’ dans la ruelle mal éclairée.

« J’ai commencé la sisa il y a trois ans et demi », raconte t-elle, un petit sachet transparent et une pipette en verre exposés dans sa paume. « Mais je commençais déjà à me droguer avant la chute du mur de Berlin ! », s’amuse-t-elle. Son visage hâlé, ravagé par dix-huit ans d’héroïne, le confirme. Ce psychotrope puissant, mélange de produit détergent et de liquide de batterie, l’accompagne désormais quasi quotidiennement. Et pour en trouver, la junkie en manque, n’a pas à errer bien longtemps. « Tout le monde prend de cette drogue dans le quartier. Il suffit de descendre de chez soi pour en acheter, rien de plus facile. » 

« J’ai cru que les gens que je croisais dans la rue voulait me mordre ! »

La sisa a quasiment remplacé l’héroïne pure sur le marché de la drogue athénienne. Elle viendrait d’Iran, où le gramme s’échange contre un euro seulement. En Grèce, le trip coûte 25 à 30 euros. Un prix abordable pour des effets encore plus violents. Chauffée dans un bang version miniature, la poudre inhalée empêche de dormir pendant près d’une semaine, et au bout de trois ou quatre jours de prise quotidienne, des bouffées paranoïaques surviennent. « Une fois, j’étais dans une telle confusion de la réalité que j’ai cru que les gens que je croisais dans la rue voulait me mordre ! », mime-t-elle en secouant sa crinière rousse frisée. Mais, le regard fixé au sol, Georgia essaie de se rassurer : « ce n’est pas si mal si t’en consommes pas trop d’un coup ».

Pour cette créature fragile, difficile de se forger une carapace contre la dureté de la vie. « Chaque humain naît avec son lot de souffrances. » Mais Georgia n’en a tout simplement pas les épaules, et « se tue, peu à peu ». Sans mari, sans enfant, un passé lourd qui « se passe de détails… », la sisa est sa seule béquille.

« Ici, tout le monde a le sida. A part moi et deux autres »

Pourtant, Georgia connaît les risques de ce fléau sanitaire. Depuis la crise, le sida a fortement augmenté dans les quartiers junkies d’Athènes. « Ici, on parle d’une hausse de 400%. Tout le monde l’a. A part moi et deux autres », assure-t-elle de sa voix masculine. Mais la miraculée ne se sent toutefois pas en sécurité. La police a entrepris de « nettoyer » les rues, notamment pour préserver l’image du Musée d’archéologie qui pâtit  des scènes de deals et de shoots visibles aux yeux de tous. Plusieurs de ses compagnons de « piquouze party » ont été envoyés à Amygdaleza, un centre de détention d’immigrés, qui fait également office de quarantaine pour les drogués indésirables. « La police fait parfois pire, confie-t-elle, elle embarque les camés du coin, les transporte hors de la ville, à quatre heures de route, et les abandonne dans la forêt. A eux de se démerder pour retrouver le chemin. »

Les associations d’aide aux drogués ? En vingt ans d’addiction, Georgia n’en n’a jamais vu. Pas de soutien non plus de la part du gouvernement. « Ils nous prennent pour des idiots ! Pourtant Jimmy Hendrix et Edith Piaf se droguaient aussi », justifie-t-elle.

23 heures. Le regard vide, son paradis artificiel semble lui manquer. Il est temps de rentrer. Demain, elle sera encore « stone » devant sa caisse. Mais peu importe. La lumière orangée du réverbère éclaire encore un instant son visage, qui en paraît 10 de plus. Un léger sourire révèle une bouche édentée. Araignée du matin, chagrin. Araignée du soir, espoir. Georgia tourne les talons, puis disparaît comme elle était apparue. Au coin de la rue.

Juliette BRANCIARD et Rémi CLEMENT

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