CԱltԱre / PΦlitique

Anna Vagena, une voix qui porte

La comédienne fait tout à la main et organise tout depuis son petit bureau

La comédienne fait tout à la main et organise tout depuis son petit bureau. (photo CFJ/S.B.C)

Star du cinéma et de la télé grecs, directrice de théâtre et ancienne députée, on l’imaginait inaccessible. Elle ne l’est pas. Anna Vagena est simple, humaine, accueillante. Elle se laisse approcher, accepte de parler d’elle facilement. Trop facilement peut-être…

Elle a conscience de son parcours et n’hésite pas à le rappeler. Avec humilité, elle raconte ses origines très modestes. Elle naît à Larissa, dans la grande plaine de Thessalie. « Encouragée par mon père, je déclamais des poèmes avant de savoir lire« , précise-t-elle, comme pour expliquer qu’elle a l’art de la représentation dans le sang. Le déclic ? Elle l’a vers 7-8 ans. « Je devais lire une poésie pour Noël. Je suis montée sur l’estrade, une petite estrade de rien du tout. Mais j’y ai ressenti une telle impression de plénitude. Je ne me sentais pas supérieure, mais je dominais un peu. A ce moment, j’ai senti que quelque chose pouvait passer entre moi et les gens. Ce jour là, j’ai compris que c’est çà que je voulais faire. »

Anna Vagena est une artiste. Une artiste comme on se les imagine, engagée et pleine d’idéaux. En 1975, elle crée un théâtre dans sa région natale. L’endroit est agricole et peu coutumier de ce genre d’initiatives. Elle est soutenue et poussée par le groupe politique auquel elle appartient depuis ses 15 ans. Les jeunesses Lambrakis. Un groupe de jeunes de gauche, soutien du député Grigoris Lambrakis, assassiné pour des raisons politiques en 1963 (qui donnera le personnage du romain puis du film Z).

Depuis toujours, elle mêle art et politique. L’un pour servir l’autre. « Je m’exprime par mon travail. Toutes mes oeuvres ont un message social et mon arme la plus importante est le théâtre. La culture est un moyen d’élever la conscience des gens« , lance t-elle naturellement. D’ailleurs pour elle, tout est politique, de son déménagement d’une maison avec piscine d’une banlieue cossue d’Athènes à Metaxourgeio, un quartier délabré mais branché du centre-ville, jusqu’aux arbres dans la rue qu’elle arrose.

La voix des sans voix au Parlement

La politique, la vraie, elle la connaît aussi. Conseillère municipale à Larissa, candidate aux législatives en Thessalie puis députée d’Athènes au Parlement, la flamboyante comédienne a eu le temps de se faire une opinion sur le fonctionnement des politiciens. En février 2012, fraîchement arrivée à la Vouli, après la démission de la tête de liste, elle prononce un discours tonitruant à la tribune du Parlement grec (voir la vidéo). Au sein d’une classe politique apathique, gangrénée par la corruption et le népotisme, elle détonne. Dit les choses de manière brutale, de manière vraie. Choque aussi peut-être.

Le Pasok (parti de gauche, majoritaire à l’époque) sur les listes duquel elle est élue, la radie après son refus de voter le plan de rigueur. Peu lui importe. Elle devient « indépendante ». « C’est le seul moyen de faire avancer les choses au sein du Parlement. » Son regard sur la classe politique est sans concession. « Tous ces députés sont des gens décevants. Ils ont peu d’esprit et de culture. Ils ne s’intéressent pas aux problèmes pour lesquels ils ont été élus, seulement à leur carrière politique. »

Certains la disent raciste, d’autres d’extrême gauche. Elle tempère. « Je suis humaniste. Reconnaitre que la Grèce n’a pas de politique migratoire et sociale n’est pas du racisme. » Pour se défendre, elle prend en exemple ses deux « protégés« . Des migrants économiques qu’elle a accueillis et employés légalement. « Avec protection sociale et salaire déclaré« , précise-t-elle. Un détail non négligeable dans l’état actuel de la Grèce. D’ailleurs quand on évoque la situation de son pays, l’actrice ne joue plus et laisse apparaître sa sensibilité.

  »Les Grecs ne se remettent pas du coup de massue qu’ils ont reçu »

En colère, elle évoque ceux qui se sont accaparé un argent qui n’était pas le leur. « Ils parlaient de millions et millions d’euros comme s’il s’agissait d’un ou deux euros. » L’actrice s’emporte, hausse le ton, devient solennelle. « Je demande une punition pour tous ces coupables. Ce sont des criminels, des voleurs« , dit-elle, menaçante. Anna marque une pause, ne veut pas aller trop loin. Jusqu’où ? Jusqu’à la mort. Elle s’explique, les larmes lui montent aux yeux, la voix devient enrouée. Elle parle de ces mères de famille qui n’ont que quelques centaines d’euros pour vivre et nourrir leurs enfants. La révolte va être violente, sauvage, prévient-elle. « Les Grecs sont encore sidérés. Ils ne se remettent pas du coup de massue qu’ils ont reçu. »

Elle, pourtant, continue à vivre, vibre pour les mêmes choses depuis toujours. « J’aime apporter le théâtre aux gens qui ne sont pas habitués à l’avoir. » Pour y parvenir : 14 jours, 3 pièces de théâtre et un tour de Grèce. Anna Vagena joue aussi à l’étranger, à la rencontre des communautés grecques expatriées. L’été dernier, avec sa fille (également actrice) et son gendre musicien, elle a voyagé dans toute l’Europe. De la Grèce à la Suède en passant par l’Allemagne en voiture, elle a fait du « tourisme culturel activiste« .

Après quarante ans de carrière et plusieurs récompenses, la sexagénaire continue de jouer plusieurs fois par semaine sur les planches de son petit théâtre. Jouer, transmettre, dénoncer. Son moteur ? « La vie. La vie est un cadeau. »

Sarra BEN CHERIFA

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