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Cinéma de crise / Cinéma en crise

Un temps écrasé par le poids de Theo Angelopoulos, le cinéma grec fait montre ces dernières années d’une originalité et d’une énergie masquant le manque cruel de moyens.

 

Theo Angelopoulos

En 1998, Theo Angelopoulos remportait la palme d’Or pour « L’éternité est un jour ». (photo DR)

Il y a un peu plus d’un an, les Grecs perdaient Théo Angelopoulos, figure tutélaire de leur cinéma. Agé de 76 ans, il était en plein tournage de L’autre mer lorsqu’un motard l’a renversé. « Je veux parler frontalement de la crise », déclarait-il au sujet de son film. Pendant longtemps, Angelopoulos a représenté presque à lui tout seul le cinéma grec à l’étranger. Mais, depuis quelques années, de jeunes réalisateurs ont pris la relève.

La nouvelle génération de cinéastes qui a émergé s’est vue affublée du surnom  de « Greek weird wave » (« Vague grecque du bizarre »), en référence à la « Nouvelle vague » française. Un terme que Yorgos Lanthimos, réalisateur de Canine et d’Alps, réfute : « Il n’y a aucune philosophie commune, ce qui est une bonne chose à mon avis », déclarait-il au Guardian en 2011.

Iliana Zakopoulo est directrice d’Hellas film, organisme chargé de la promotion des films grecs à l’étranger. Pour elle, « le style a beaucoup changé depuis Angelopoulos ». Il faut admettre que les films de la « génération Lanthimos » sont pour le moins particuliers.

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Dans Canine, Lanthimos dépeint une famille totalement dysfonctionnelle : trois adolescents sont retenus chez eux. Leurs parents les éduquent en les désinformant systématiquement : les enfants croient que les chats sont des tueurs sanguinaires et que l’inceste est ordinaire entre frères et sœurs. Un délire qui lui a permis de remporter le prix Un certain regard au festival de Cannes en 2009 ainsi qu’une nomination à l’Oscar du meilleur film étranger. Dans Alps, son dernier film sorti la semaine dernière en France, Lanthimos imagine l’existence d’une entreprise proposant à ses clients de remplacer pour quelques heures un être cher perdu.

La crise ne fait pas recette

Le réalisateur de 40 ans n’est pas le seul à tourner des films aussi originaux. Parmi eux, on peut citer Attenberg, d’Athina Rachel Tsangari, dans lequel Marina, jeune femme de 23 ans encore vierge, est incapable d’avoir le moindre contact physique avec d’autres personnes. Un film qui, là encore, a connu la consécration à l’étranger, l’actrice Ariane Labed ayant remporté le prix de la meilleure actrice au festival de Venise en 2010.

Aussi talentueux qu’ils soient, ces réalisateurs de la nouvelle génération grecque, célébrés dans les festivals du monde entier, sont loin de remplir les salles obscures dans leur pays. Alps, par exemple, a attiré moins de 10 000 spectateurs. « Canine, Attenberg, Alps…Tout ça, ce ne sont pas des films grand public », réplique Iliana Zakopoulo. Le directeur de la production au Centre du cinéma, Yannis Iliopoulos, fait le même constat : « Angelopoulos ne faisait pas des films grand public mais il faisait au moins des grands films liés à l’histoire grecque. »

Argyris Papadimitropoulos et jan Vogel chroniquent le quotidien de deux Athéniens dans"Wasted Youth" (Photo A.P.)

Argyris Papadimitropoulos et Jan Vogel chroniquent le quotidien de deux Athéniens dans »Wasted Youth ».          (Photo CFJ/A.P.)

Les films traitant plus directement de la crise, comme Wasted Youth, chronique de la journée d’un jeune Athénien passionné de skateboard et d’un policier d’Argyris Papadimitropoulos et de Jan Vogel, ne sont pas non plus de grands succès populaires. Voir la crise sur grand écran, très peu pour les Grecs. La vivre au quotidien est suffisant. Cela n’empêche pas les cinéastes de continuer à mettre la crise en images. Yannis Iliopoulos confie qu’il a sur son bureau plusieurs scénarii de films traitant d’une façon ou d’une autre de la crise mais, au bout du compte, les plus gros succès du cinéma national sont des comédies et les films romantiques. Ce sont d’ailleurs eux qui sont le plus aidés par le Centre du cinéma grec, qui espère ainsi récupérer sa mise de départ.

« Le centre du cinéma ne fonctionne plus »

Comme dans tous les secteurs de la culture en Grèce, le financement est le principal problème. Wasted Youth a été tourné sans la moindre aide du Centre du cinéma. D’après Galaxy Spanos, jeune réalisateur de courts-métrages de 24 ans, « le Centre du cinéma ne fonctionne plus ».

Trois ans après avoir fini son premier court métrage, Galaxy Spanos attend toujours de recevoir les aides du Centre du cinéma

Trois ans après avoir fini son premier court métrage, Galaxy Spanos attend toujours de recevoir les aides du Centre du cinéma. (photo CFJ/V.G.)

Pour son premier court-métrage tourné il y a trois ans, il était censé recevoir plus de 2000€ d’aides. S’il a bien touché une partie de la somme, le Centre lui doit encore 700€. Et Galaxy ne lâche pas le morceau pour récupérer son dû.  Ces derniers jours, il a encore téléphoné pour savoir où en était son dossier. Mais il vaut mieux envoyer un mail selon lui : « Cela peut servir de preuve comme quoi j’ai bien cherché à les contacter.»

Yannis Iliopoulos reconnaît sans mal les problèmes que rencontrent l’organisme : «Théoriquement, le Centre a cette année un budget de six millions d’euros. Avant la crise, c’était presque le double. Le problème est que nous ne sommes pas certains qu’il s’agira de notre budget réel. On ne sait jamais si le ministère de la Culture va verser l’argent… » La moitié de ce budget étant consacré à la production des films, les effets se font cruellement sentir pour les réalisateurs. « Si on donnait 350 000€ avant  la crise pour un film, on n’en verse plus que 200 000 maximum désormais », estime-il.

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Les réalisateurs passent par d’autre moyens pour financer leurs projets. Galaxy Spanos  planche en ce moment sur le scénario d’un nouveau court-métrage qu’il veut envoyer à ERT, le groupe audiovisuel public grec. Parmi plus de 250 projets, celui-ci n’en financera que huit. Si son scénario n’est pas retenu, Galaxy songe à aller voir du côté de la Belgique, là où il sera plus facile de trouver de l’argent pour ses films. La plupart des films grecs des réalisateurs de la « vague bizarre » sont  d’ailleurs des co-productions européennes. Yorgos Lanthimos vit de son côté entre Londres et Athènes.  Formée au cinéma aux Etats-Unis, Athina Rachel Tsangari souhaite par contre continuer à tourner en Grèce.

« Si quelqu’un veut vraiment faire un film, il finit par trouver le moyen »

Le manque d’argent va même jusqu’à pousser certaines équipes de tournage à travailler gratuitement : « Tout le monde dit que tu peux faire un film sans argent, mais il faut quand même en avoir un minimum, au moins pour acheter à manger. Aujourd’hui en Grèce, sur la plupart des films, personne n’est payé. Je ne sais pas combien de temps ça peut durer », s’inquiète Galaxy Spanos.

Yorgos Tsourgiannis, producteur de Canine, refuse pourtant de peindre un tableau trop sombre de la situation du cinéma grec. Il ne souhaite plus vraiment répondre aux questions des journalistes sur ce sujet. Dans son appartement du quartier anarchiste d’Exarchia, il peste contre un article paru sur lui l’année dernière dans Le Monde. Il le trouve trop pessimiste : « Bien sûr que les temps sont difficiles. Mais si tu as vraiment envie de faire un film, tu peux le faire. »

Un optimisme que n’est pas loin de partager Yannis Iliopoulos  : « Si quelqu’un veut vraiment faire un film, il finit par trouver le moyen. Chaque pays doit d’avoir son propre art. Les Grecs aussi ont besoin de voir des films grecs ! »

Vincent GAUTIER

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