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« Si ca continue comme ça, on va mourir »

Les médias français ont assez peu donné la parole aux économistes grecs sur la situation de leur propre pays. Nikolina Kosteletou, professeur d’économie à l’université d’Athènes, a une vision personnelle de la crise. Interview.

Nikolina Kosteletou espère que les Grecs vont se battre pour sortir de la crise. (photo CFJ/V.C)

 

« Nikolina Kosteletou, la crise grecque fait moins la Une des médias. Est-ce le signe que la situation économique du pays est en train de s’améliorer ?

- Non. C’est juste que nous nous habituons à la crise, ce n’est pas comme la première ou la deuxième année. Le gros problème, c’est le chômage qui atteint presque les 30%. Ce sont surtout les jeunes qui sont touchés. Ils n’ont plus la force de protester, ils ont perdu leurs rêves !

- Pourquoi le chômage est-t-il si élevé en Grèce?

- Le problème est simple : il n’y a plus de demande intérieure, donc plus d’activité. Les salaires ont baissé (30% depuis 2010), les Grecs n’ont plus d’argent pour consommer. La demande est proche de zéro, alors logiquement la production baisse et des emplois sont supprimés. C’est un cercle vicieux sans fin. Le gouvernement table plutôt sur une augmentation des exportations. Je comprends sa position mais, sans demande domestique, la Grèce ne retrouvera jamais la croissance et ne pourra pas rembourser ses dettes ! Le marché ne fonctionne plus. Comment l’Etat peut-il espérer récupérer de l’argent dans ce cas-là ?

- Les Grecs sont-ils trop taxés ?

- Le peuple croule sous les taxes nouvelles alors que, parallèlement, les salaires ont dégringolés. Une « taxe exceptionnelle » temporaire a été imposée à tout le monde, que vous soyez riche ou pauvre ! C’est une injustice ! Je ne me plains pas, j’ai assez d’argent pour subvenir à mes besoins, mais ce n’est plus comme avant. J’ai deux enfants, une fille qui est étudiante et un fils au chômage. A la fin du mois, nous n’avons plus rien à cause des taxes, alors imaginez les autres…

- Et pour l’instant le gouvernement ne prévoit pas de diminuer toutes ces taxes ?

- Non, et la Troïka (FMI-Banque centrale-Commission européenne) ne le laisserait pas faire. Et ça, c’est une grosse grosse erreur ! Les plans d’aide n’auront aucun résultat si on continue comme ça. On va mourir.

« Les jeunes ne veulent plus tomber amoureux pour partir à l’étranger »

- Comment relancer la demande et créer à nouveau des emplois ?

- Je pense que ce qu’il faut faire, c’est mettre sur pied un plan de relance pour des secteurs précis de l’économie. Il faut développer l’agriculture, les nouvelles technologies et l’éducation. Ce sont des secteurs pourvoyeurs d’emplois. Il faut mettre les moyens pour que l’on redevienne, comme avant, un pôle attractif d’Europe du sud. Mais le gouvernement grec ne s’oriente pas dans cette direction. Les banques ne délivrent plus de crédits, c’est donc pratiquement impossible de lancer des initiatives de ce type.

- Vous pensez vraiment que l’agriculture est un secteur d’avenir ?

- Oui ! C’est un secteur où les perspectives économiques sont bonnes. L’agriculture grecque produit des denrées agricoles de qualité. Mais ces 20 dernières années, beaucoup d’agriculteurs avaient abandonné leur exploitation pour aller travailler en ville dans les services. Ca revenait moins cher d’importer des produits venant de Turquie, d’Egypte ou d’Espagne plutôt que de les cultiver sur notre territoire. Mais ce n’est plus le cas ! Beaucoup de jeunes dont les grands-parents étaient agriculteurs retournent travailler la terre.

- Comment les jeunes Grecs vivent-ils la crise économique ?

- Le plus gros problème, c’est la désillusion de la jeunesse. Je le vois tous les jours avec mes étudiants. Ils travaillent, étudient dur, sont bons élèves… Mais ils se disent : « Et après ? Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de ma vie ? » Ma fille se le demande tous les jours. Ils ont peur du futur. Je remarque aussi que les jeunes ne tombent plus amoureux. Je ne vois plus mes élèves s’embrasser ou s’enlacer comme avant dans les couloirs de l’université. Ils ne veulent plus avoir de relation sérieuse, ni s’engager, pour être libre de partir travailler à l’étranger, dans des pays comme l’Allemagne.

- Comment les Grecs parviennent-ils à joindre les deux bouts ?

- Le salaire minimum est de 480 euros, cela ne couvre même pas les frais pour se nourrir et pour se rendre au travail. On en peut pas vivre avec 400 euros ! La crise ne se voit pas dans la rue. Il y a très peu de mendiants ou de SDF en Grèce. C’est la famille qui joue un rôle de solidarité très important. Quand une personne se retrouve au chômage et qu’elle ne peut plus subvenir à ses besoins, elle va vivre chez quelqu’un de sa famille. Ce sont surtout les grands-parents retraités qui aident leurs proches.

 « La crise, ce n’est pas des chiffres, mais des êtres humains »

- Est-ce que la crise a quand même engendré des bonnes choses pour le pays ?

- Il y a des bonnes choses qui ont été imposées par la Troïka. Je suis contente que l’on fasse enfin plus payer les riches du pays. On a également appris que des individus recevaient des pensions alors qu’ils étaient morts et que d’autres se faisaient passer pour des invalides alors que ce n’étaient pas le cas. Et pour la première fois, on s’est mis à compter le nombre de nos fonctionnaires. Tout ca, c’est une bonne chose et ce sont des changements qui auraient dû être faits bien plus tôt. Mais la Troïka a voulu que la Grèce se libéralise du jour au lendemain, c’est ça le problème ! Il faut donner du temps. Et ce n’est pas possible d’imposer le modèle allemand en Grèce.

- Justement, que pensez-vous du rôle des Allemands dans la résolution de la crise grecque ?

- D’un côté, ce sont les Allemands qui nous donnent de l’argent et qui nous aident. Mais ils veulent nous imposer leur modèle de travail et de vie alors que nous sommes différents. Au début de la crise, les médias allemands ont dit que les Grecs était paresseux, qu’ils ne travaillaient pas et qu’ils faisaient la sieste tout le temps. C’est faux !

- Est-ce que la place de la Grèce est dans l’eurozone ?

- Oui, on doit garder l’euro comme monnaie. Mais les Allemands doivent être moins rigides ou sinon l’eurozone va imploser. Retourner à la drachme serait une bonne chose au début, mais ensuite les mêmes problèmes reviendraient rapidement. On serait obligé de dévaluer notre monnaie, ce qui créerait une compétitivité artificielle.

- Que peuvent faire les économistes pour résoudre la crise grecque ?

- Parler ! (rires) Qu’est-ce que l’on peut faire ? La Troïka ne nous a pas demandé notre avis. On ne peut rien faire, à part parler de la crise…

- Et que pensez-vous de la façon dont les médias étrangers ont traité la crise grecque ?

- Ils ne comprennent pas ce que l’on vit. Ils parlent seulement de chiffres. Mais ce n’est pas de chiffres dont il s’agit, c’est d’êtres humains !

- La Grèce va-telle réussir à dépasser la crise ?

- La Grèce a surmonté beaucoup d’épreuves dans le passé, comme une guerre civile après la Seconde Guerre mondiale. Et pourtant, le pays a réussi à se reconstruire et à prospérer. Nous allons nous battre.  »

Propos recueillis par Virginie COOKE

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