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Un « Libération grec » autogéré

Le journal des rédacteurs est un quotidien autogéré par ses journalistes. Six mois à peine après sa création, il est le quatrième quotidien le plus vendu en Grèce. L’autogestion, solution à la crise de la presse ? Entretien avec Dimitri Fanariotis, journaliste au service international.

Dimitri Fanariotis explique que chaque journaliste a mis 1000 euros de sa poche et accepté de ne pas être payé pendant deux mois et demi. (photo CFJ/T.S.)

«Dimitri Fanariotis, comment en vient-on à créer un journal en autogestion ?

- C’est la crise qui nous a donné l’inspiration. Le journal des rédacteurs est né de la faillite de l’Eleftheriotypia, un titre qui avait 36 ans d’existence. Une centaine de journalistes s’est retrouvée au chômage du jour au lendemain. Lancer ce journal, c’était certes un peu risqué, mais c’était le seul moyen de garder notre boulot. Chacun a investi  1000 euros de sa poche pour créer la coopérative et nous n’avons pas été payés pendant deux mois et demi pour augmenter le capital du journal et acheter le matériel. Aujourd’hui, nous touchons presque à notre but : Le journal des rédacteurs est le quatrième quotidien le plus vendu de Grèce, avec près de 8 800 exemplaires par jour.

- Concrètement, un titre de presse autogéré, comment ça marche ?

- C’est assez simple. Le quotidien des rédacteurs appartient à tous ceux qui y travaillent, son avenir est dans les mains de ses journalistes. Une à deux fois par mois, la rédaction se réunit en assemblée générale pour discuter de la gestion du journal : création de nouvelles rubriques, ligne éditoriale, achat du matériel… Tout le monde peut faire des propositions. A la fin, on vote à main levée et c’est la majorité qui l’emporte. C’est un peu comme une conférence de rédaction démocratique.

Des photos de pin-ups épinglées au mur, derrière le chef du service politique… Une rédaction comme les autres, en somme. (photo CFJ/T.S.)

- Avec 100 journalistes dans la rédaction, n’y a-t-il jamais eu de dissensions ?

- Tout le monde n’est pas d’accord, c’est sûr, chacun a son avis. Mais jamais de problèmes majeurs, on veut tous que le journal fonctionne.

- Trouvez-vous ça plus gratifiant pour un journaliste de travailler en autogestion plutôt que dans un organe de presse « classique » ?

- Bien sûr. La plupart des journaux sont partie prenante d’un système, qu’il soit médiatique, politique ou industriel. Quand on travaille pour un de ces gros titres, on ne peut pas avoir une politique tout à fait indépendante, on bosse forcément pour les intérêts de ceux qui nous dirigent. Ici, on ne travaille pas pour quelqu’un, on travaille pour nous. Et même si ça ne suffit pas, je préfère n’être payé que 800 € par mois (pour tous les membres du journal) que d’en gagner 2000 tout en pouvant me faire virer d’un jour à l’autre.

Le journal des rédacteurs compte une centaine de journalistes. Du directeur au rédacteur, tout le monde touche le même salaire : 800 €.

Le journal des rédacteurs compte une centaine de journalistes. Du directeur au rédacteur, tout le monde touche le même salaire : 800 €. (photo CFJ/T.S.)

- La survie d’un journal est possible sans l’apport financier des grands groupes ?

- Aujourd’hui en Grèce, les gens n’ont plus assez d’argent pour se permettre d’acheter le journal  tous les jours à 1,30 € . Cela fait plus de 30 € par mois. Le premier quotidien grec ne vend plus que 25 000 exemplaires par jour. Il y a trois ans, c’était 140 000. Dans le même temps, les revenus de la publicité se sont effondrés. Alors pour survivre en temps de crise, il faut aborder des sujets qui concernent directement les gens : le chômage, la montée du fascisme… Notre force, c’est l’écriture, le reportage et des articles consistants.

- La coopérative est-elle la solution à la crise ?

- Dans le domaine du journalisme, sûrement pas. Il n’y a pas assez de place pour tout le monde… Mais pour les autres secteurs, cela peut être un bon moyen. »

Propos recueillis par Anna LECERF et Thomas SCHONHEERE 

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