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Vassilis Vassilikos : « La crise est due à l’idéologie de l’argent »

Il est l’auteur du livre « Z », dont Costa Gavras a tiré en 1969 l’un des plus célèbres films sur la résistance à l’oppression. Cinquante ans après l’assassinat politique narré dans le romanVassilis Vassilikos, 78 ans, livre son sentiment sur la Grèce actuelle.

Vassilis Vassilikos (Photo DR)

Vassilis Vassilikos, l’homme qui a écrit le romain « Z ».      (Photo DR)

Depuis son fameux roman sur l’assassinat du député Grigoris Lambrakis et la montée de la dictature en Grèce, Vassilis Vassilikos a été, à son retour d’exil, directeur de la télévision publique grecque, puis ambassadeur du pays à l’Unesco. A 78 ans, le journaliste n’a rien perdu de sa verve ni de sa passion.

« M.Vassilikos, vous décrivez dans Z la violence politique qui régnait en Grèce en 1963 ; aujourd’hui, ce roman trouve-t-il un écho particulier avec les troubles actuels ?

- Il y a quelques mois, nous avons eu eu une adaptation de Z au théâtre national, à Athènes. Le public était jeune et ne connaissait pas forcément l’histoire ou le régime des colonels. Mais ils ont vraiment ressenti le climat de l’époque, et l’ont comparé d’eux-mêmes au contexte actuel : c’était le but du metteur en scène. Les instigateurs de l’assassinat étaient d’anciens collaborateurs des nazis, graciés pendant la guerre civile (1946-1949). Quand ils se réfèrent à Hitler dans la pièce, les spectateurs reconnaissent tout de suite Aube Dorée (le parti néo-nazi représenté au Parlement grec).

- La situation actuelle est-elle comparable à celle de l’époque de Z ?

- Non, elles sont bien différentes. En 1963, il y avait le blanc et le noir ; les progressistes et les réactionnaires. C’était sur une base idéologique, politique. Or, nous avons vécu ces trente dernières années sous l’idéologie de l’argent.

Grigoris Lambrakis, pendant son marathon pour la paix de 1963 (Photo DR)

Grigoris Lambrakis, pendant son marathon pour la Paix, de 1963. Sur son écharpe est écrit le mot « Paix ». (Photo DR)

- Un nouveau régime des colonels est-il possible ?

- De nos jours, il y a la peur d’une nouvelle dictature militaire mais je ne vois aucune raison pour que cela arrive. Dans les années 1960, la violence politique découlait des conséquences de la guerre civile et à ses inimitiés. Mais, de nos jours, avec la mondialisation, nous n’avons plus de chefs envers qui nous tourner : ceux qui dirigent le monde n’ont plus de visage.

« Z était une arme inespérée pour nous, les antifascistes en exil »

- Considérez-vous que Z a eu une influence politique durable ? On voit encore des graffiti « Z » sur les murs d’Athènes et des manifestants scandent encore « zei » dans les manifestations.

- C’est l’assassinat de Lambrakis, en 1963 donc, qui a eu des conséquences politiques. Le roman et le film, eux, ont montré ces conséquences. Le film, sorti six ans après l’assassinat, a eu l’intelligence de laisser penser au spectateur que l’assassinat avait eu lieu sous le régime des colonels (à partir de 1967). Cela a rendu, pour le public étranger, l’histoire encore plus marquante, encore plus crédible. C’était une arme inespérée pour nous, les antifascistes en exil. Ils ont permis une réactualisation cruciale.

Les cinq dernières minutes du film Z montrent les visages des acteurs associés aux protagonistes qu’ils incarnent, ainsi que les choses interdites par le régime des colonels.

- Et une autre réactualisation de Z est-elle possible de nos jours ?

- Oui, car Aube Dorée a permis de matérialiser le danger fasciste dans la Grèce moderne. Il n’y a jamais eu de parti fasciste dans ce pays : il n’y a eu que la dictature de Metaxas (1936-1940), qui était différente de régimes de Hitler et de Mussolini. En Europe, les néonazis sont brutaux, sans idéologie. Aube Dorée, elle, a repris le symbole de la croix gammée en affirmant qu’il était utilisé dans la Grèce antique. C’est un parti d’extrême-droite qui peut se revendiquer de l’ethnocentrisme tout en reprenant les symboles du nazisme.

« Mais ceux qui crient contre nous, mes amis, sont malheureusement bien à plaindre, car ils ne sauront jamais que nous combattons également pour eux. D’ailleurs, en ce qui me concerne, ils ne me gênent pas. Je les ai laissés me frapper, car ce n’était pas moi qu’ils visaient mais celui que leur avaient désigné ces maîtres occultes, dont ils dépendent. Eux, ils ne savent même pas qui je suis, qui vous êtes, ils n’exécutent leur sale besogne que pour se concilier leurs supérieurs. ils ont tous des enfants qui ne peuvent aller au lycée, une femme malade, des dents cariées, un ulcère à l’estomac, des phobies, des poumons viciés. Oui, je vous répète, ils sont à plaindre. Aussi n’écoutez pas leurs cris. L’Histoire va de l’avant et ils rejoindront sa route un jour ou l’autre. Heureux les pacifiques car ils seront appelés les enfants de Dieu. »

Z, Vassilis Vassilikos (trad. Pierre Comberousse), Ed. Gallimard, 1967

- Quelles sont les causes de la crise actuelle, selon vous ?

- L’Europe n’a pas permis à la Grèce de s’organiser. La faute au traité de Maastricht, qui a permis à l’argent de devenir indépendant du gouvernement. C’est la première fois que l’on est confronté à cette situation, où la dévaluation est impossible. Forcément, les maillons les plus faibles de la chaîne – la Grèce, l’Espagne, le Portugal – ont brisé en premier. Nous avons connu cinq banqueroutes dans notre petite existence, et nous avions pu à chaque fois nous en sortir par la dévaluation. La Grèce, depuis 2009, est le cobaye d’un système qui ne rapporte pas, qui ne se remet pas en question.

« La Grèce a besoin d’une France plus forte »

- Comment la Grèce pourra-t-elle s’en sortir, alors ?

- Ce n’est pas un problème grec, mais un problème européen. Il nous faut d’abord une France plus forte. Sarkozy avait calqué ses pas sur ceux de Merkel, et Hollande n’est pas à la hauteur de son idole, Mitterrand. L’amitié franco-allemande, qui avait structuré l’Europe, n’existe plus. A présent, la Grèce est dans les mains des Allemands. Or, le gouvernement actuel de Merkel n’a plus la vision européenne de ses prédécesseurs. Cela tient au fait que la chancelière a été élevée dans l’ancienne Allemagne de l’Est, et a appris à penser en termes de Bloc soviétique et non d’Europe. Elle a eu une enfance germanique, et non européenne.

- Etes-vous optimiste ou pessimiste vis-à-vis de la crise ?

- A mon âge, je trouve que tout va trop vite, que l’on emprunte des chemins trop dispersés… J’ai connu l’état de guerre civile, où les catastrophes se succédaient. De toute manière, la Grèce ne se relèvera pas toute seule, elle fait partie d’une famille, celle de l’eurozone. Et cela commencera par changer le Parlement allemand actuel.

« J’ai été déçu par Syriza »

- Faites-vous confiance à la classe politique grecque ?

- J’ai été terriblement déçu par Syriza : quand j’ai vu, le 6 mai (2012, après les élections législatives) ces « jeunes de gauche » autosatisfaits par leur victoire… Je n’ai pas vu de gauche, et j’en ai encore moins entendu dans le discours. J’ai soutenu le Dimar (Gauche démocratique) aux dernières élections, parce qu’il s’agissait d’une gauche qui acceptait de participer, qui détenait encore une véritable idéologie. Syriza veut sortir de l’euro, ce qui serait incroyable à l’heure actuelle !

- Vous êtes contre le retour au drachme ?

- J’ai vécu 22 ans en France, 12 ans en Italie, 5 ans à New York et 3 ans à Berlin-Ouest, et je n’ai jamais vu le drachme inscrit dans les bureaux de change, alors que la monnaie yougoslave y était… (rires) C’est dire si le drachme était faible.

- Vous avez continué dans la lignée du roman-enquête. Vous trouvez que c’est un genre  nécessaire à la prise de conscience du public ?

- Non, car personne ne lit. Z n’aurait eu aucun effet si la dictature n’avait pas été établie après. La littérature ne change pas le monde chez nous, mais il me semble que, chez vous, elle le peut.

- Vous avez donc plus écrit Z comme journaliste que comme écrivain engagé ?

- Je ne suis pas un écrivain engagé. L’opinion publique m’a mis cette étiquette par pur hasard. »

Propos recueillis par Arthur de BOUTINY

Z, un livre et un film

Affiche originale du film Z, de Costa Gavras (Photo DR)

Affiche originale du film Z, de Costa Gavras (Photo DR)

Z (paru en 1966) raconte par le menu une histoire vraie : l’assassinat à Thessalonique du député Grigoris Lambrakis, le 22 mai 1963, et ses conséquences. Ce député de la gauche démocratique, ancien athlète et médecin, s’était démarqué par un marathon en solitaire en faveur de la Paix. En sortant d’un discours pacifiste, il est battu à mort en pleine rue par des émeutiers nationalistes, sans que la police, complaisante n’intervienne.

Z correspond au grec « zei », soit « il est vivant », le cri de ralliement des dissidents outragés par l’assassinat de Lambrakis. Un juge d’instruction, Christos Sartzetakis, parvient à faire inculper les commanditaires de l’assassinat au sein de l’armée et de la police (sans continuation). Six mois après la parution du roman, un coup d’Etat militaire met la Grèce sous la coupe de la dictature des colonels, qui dure de 1967 à 1974.

Z, le film, sorti en 1969, peut prendre la suite. Adapté du roman par Jorge Semprun et son réalisateur, Costa Gavras, le film sort en 1969, après avoir été tourné dans les rues d’Alger (faute d’autorisation pour filmer en Grèce). Avec Yves Montand dans le rôle de Lambrakis, Jean-Louis Trintignant dans celui de Sartzetakis et Jacques Perrin en journaliste, le film reçoit les vivats de la critique et l’Oscar du meilleur film étranger. Le retentissement du film est d’autant plus grand qu’il contribue à la condamnation du régime des colonels.

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