SOCIΞTé

Vendeurs ambulants : « La Grèce, c’est devenu l’enfer »


La crise et l’entrée au Parlement du parti extrémiste, Aube dorée, ont augmenté la xénophobie et les descentes de police vis à vis des vendeurs ambulants. Plusieurs Africains nous racontent leur quotidien et comment leur rapport à la Grèce a changé en l’espace de quelques mois.

NDLR : tous les noms ont été changés pour préserver l’anonymat des sans-papiers.

 

Dans la rue de l'université de Sciences Economiques d'Athènes, les vendeurs ambulants se sentent protégés par les étudiants. (CFJ/A.C)

Dans la rue de l’université de Sciences économiques d’Athènes, les vendeurs ambulants se sentent protégés par les étudiants. (photo CFJ/A.C.)

Dans la rue Adrianou, à quelques mètres de la place Monastiraki au centre d’Athènes, une ribambelle de montres de toutes les couleurs, des sacs à main ou des téléphones portables composent le fond de commerce des vendeurs à la sauvette. Une bande de quatre gaillards troque le wolof, la langue la plus pratiquée au Sénégal, pour le français et parlent de leur situation : « On arrive au mieux à gagner 300 euros par mois. Mais on préfère rester ici, il y a plus de touristes. » Soudain, l’un d’entre eux jette un œil inquiet en contrebas de la rue, s’écrit : « police ! police ! » En un éclair, les quatre marchands ambulants disparaissent dans les dédales.

C’est plus au nord, près de la faculté de Sciences économiques (ASOEE), rue du 28 Octobre, que beaucoup posent leur étalage. Une quarantaine, la plupart Africains et Bengalis, alignés sur plusieurs dizaines de mètres, toisent du regard les passants. La situation se tend à la vue de l’appareil photos pointé sur eux. « On ne te connaît pas, on ne sait pas quelles sont tes intentions, peut-être que tu vas transmettre tes images et qu’  »ils » vont venir nous chercher, comme hier », s’énerve Steve, un Nigérian.

« On ne fait pas confiance aux ‘journa-flics’ »

« Ils », ce sont les policiers grecs qui, lundi 1er avril, ont procédé à une descente en milieu de journée. Les vendeurs ambulants se sont réfugiés dans l’université et ont été protégés par des étudiants qui ont fermé les grilles et lancés des pierres sur les forces de l’ordre.

Raconter leur histoire lorsque les problèmes de xénophobie ont éclaté était au départ un moyen pour eux de faire connaître leur situation. Aujourd’hui, dire qu’ils prennent des précautions est un euphémisme. « Certains journalistes grecs ont diffusé les images à la télévision sans flouter nos visages et sans notre autorisation, explique Mathias, un Sénégalais de 34 ans, arrivé depuis trois ans en Grèce. « Ils disaient qu’on vendait de la drogue. » Si leur quotidien a changé selon eux, c’est également à cause des liens flous entre journalistes et policiers. « La confiance est rompue, on ne veut plus parler aux les ‘’journa-flics’’ », affirme t-il.

La Grèce, devenue la porte d’entrée de l’Europe, fait face à de grandes difficultés pour juguler son immigration. En août 2012, le gouvernement conservateur d’Antonis Samaras a lancé une opération de chasse aux immigrés clandestins, baptisée «Xenios Zeus» (« Zeus hospitalier »). Depuis, les vendeurs ambulants sont la cible de coups de filets des policiers une à deux fois par mois. Ils sont aussi visés par les opérations coups de poing dues aux militants du parti néo-nazi, L’ Aube dorée, entré au Parlement en juin 2012. Tous ont en tête les morts de Babacar Ndiaye, un vendeur ambulant sénégalais décédé le 1er février, en se jetant sour les rames d’un métro alors qu’il était poursuivi par la police.

« Nous sommes les boucs-émissaires d’une Grèce qui cherche des responsables »

Le seul espoir restant aux vendeurs ambulants, c’est la solidarité des étudiants de l’université de Sciences économiques. Réunis au sein d’une « Assemblée d’immigrés et solidaires », ils organisent des plateformes de discussions et des actions en faveur des immigrés. « Ces gens sont venus ici pour trouver une vie meilleure, témoigne Georges Bourndos, un étudiant belge de l’université de Sciences économiques, on dénonce l’injustice  dont ils sont victimes et l’utilisation de ce thème par l’extrême droite pour vendre une image. »

D’autres associations proches d’Antarsya (parti de gauche radicale et anticapitaliste) organisent régulièrement des cours de cuisine, de langue ou de civilisation grecque pour favoriser l’intégration des immigrés. « Lorsqu’on est dans la rue, les gens ne veulent même pas nous effleurer, certains nous crachent dessus, raconte Ayouba, un Sénégalais de 25 ans qui représente la communauté sénégalaise à l’ASOEE. «J’ai une petite amie grecque, mais je ne peux même pas sortir avec elle le soir, c’est trop dangereux. »

« La Grèce, c’est devenu l’enfer », affirme Jeff, un marchand itinérant du Biafra qui n’attend qu’une chose, pouvoir repartir chez lui : « On sait qu’on est sans-papiers et dans l’illégalité, mais on demande juste le respect de nos droits fondamentaux. »

En remballant son matériel Ayouba résume : « Nous sommes les boucs-émissaires d’une Grèce qui cherche des responsables. »

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Alexandre CAPRON
Remerciements à Anna Psaroudakis

 

 

 

 

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