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La BD grecque dans sa bulle

Dans le petit monde de la BD grecque, la crise questionne autant les producteurs que les consommateurs. Les uns puisent leur inspiration dans les vertiges d’une société déboussolée, quand les seconds s’organisent pour défendre leur passion contre une logique de profit.

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(photo CFJ/ B.L.)

Dans la rue Agias Erini, au centre d’Athènes, beaucoup de rideaux de fer sont fermés, certains définitivement. Mais une petite porte reste ouverte, résiste encore et toujours à la morosité ambiante. Ce village d’Astérix dans la crise économique, c’est le Greek Comics Fan Club.

Giorgos Giorgelos et l'Ile Noire en grec

Giorgos Giorgelos a mis a disposition sa propre collection, y compris des éditions rares. (photo CFJ/B.L.)

Figurines, estampes, posters et stickers, des héros de bandes dessinées – célèbres ou non – peuplent le local grand comme une salle de classe. On vient y lire l’un des 3 300 albums qui remplissent les étagères, se servir un verre dans le frigo, mais surtout pour rencontrer d’autres passionnés. Car c’est bien la passion qui a créé ce lieu.

En 2006, Giorgos Giorgelos, ancien employé de l’EDF grec, décide de référencer toutes les bandes dessinées jamais parues en grec. Deux ans et soixante mille couvertures plus tard, la première édition du catalogue est publiée. Mais le projet a rassemblé des milliers de participants intéressés par le projet. « Nous avons un forum mais, en Grèce, tout le monde n’est pas connecté, nous voulions nous retrouver en vrai. » En 2009, avec une cinquantaine de membres, ils décident donc de s’offrir ce local.

Cette bibliothèque improvisée ne reçoit aucune subvention. « Nous vendons certains albums, on organise aussi des séminaires et des cours de dessins avec des auteurs, on se débrouille. » Chaque membre paye une cotisation mensuelle de cinq euros et une quinzaine d’entre eux, les plus impliqués, font l’appoint. « La crise a fait baisser le nombre de membres mais aussi le loyer à payer », philosophe Giorgos.

« Ce qui compte, c’est quels comics ils aiment »

« Personne ne tire profit de cet endroit, c’est pour ça que ça marche. » Costas Barbatzis vient bénévolement, deux jours par semaine, surveiller les lieux. « Le fonctionnement est très démocratique, nous sommes entre fans. » Pas de place donc pour la politique, les discrimination ou les conflits en tout genre. « Dans l’association il y a des banquiers, des chômeurs, des ingénieurs, des étudiants,… ce qui compte c’est quels comics ils aiment.»

« La Grèce c’est un petit marché, affirme Giorgos, mais les passionnés se connaissent tous et restent en contact. » Une solidarité bienvenue en période de crise. Solidarité internationale, puisqu’une bonne part des grands auteurs grecs vivent aux Etats-Unis. Beaucoup travaillent dans les grands studios de comics américains. Un genre très populaire de retour au pays, où il viennent animer des séminaires et la Convention du Comics (Comicon) d’Athènes.

« La crise pousse les gens à s’exprimer »

La distribution est la première touchée par la crise. « Mon éditeur avait deux magasins de BD, il a dû en fermer un, explique Alexia Othonaiou. Mais il faut se rappeler qu’il y a dix ans il n’y avait que deux librairies spécialisées. Il y en a une quinzaine aujourd’hui. » La jeune auteure de trente ans croit en l’avenir de la BD en Grèce. « Je pourrais exercer mon métier partout, mais j’ai décidé de rentrer après mes études à Londres. » Aujourd’hui, elle vit de son travail, malgré plusieurs milliers d’euros qu’elle attend toujours de certains éditeurs.

Coup dur pour la distribution, la crise a un effet inattendu sur la création. « La crise pousse les gens à s’exprimer, à critiquer, à dénoncer. L’art est un bon moyen pour ça », analyse Alexia. Et quoi de mieux qu’un art populaire, comme la bande dessinée, pour capter l’inspiration des temps difficiles ? C’est ce qu’a bien compris l’institut Cervantès d’Athènes, qui propose une exposition d’auteurs engagés grecs, espagnols ou argentins. Tous utilisent le langage universel du dessin pour exorciser la crise mondiale. Des frises du Parthénon à celles des cartoons, l’art grec n’a décidément pas fini de faire parler de lui.

  Barthélémy LAGNEAU

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One Comment

  1. Barthélemy, j’ai lu tes deux articles et suis très fière de toi et de ce que tu as accompli… Bravo. il faudra me tenir au courant de tes projets, si tu veux bien. gros bisous, R.