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L’opéra grec garde tout son coffre

Avec un casting exclusivement grec, l’Opéra national de Grèce parvient à garder un niveau de grande qualité. Malgré la crise, qui devient presque un moteur dynamique pour cet art lyrique.

La Reine de la Nuit Vassiliki Karagianni et Papageno ( photo Vaggelis Kyris/nationalopera.gr)

La Reine de la Nuit Vassiliki Karagianni et Papageno. (photo Vaggelis Kyris/nationalopera.gr)

La Tour de Babel existe : elle est audible en règle générale dans la plupart des opéras nationaux d’Europe, surtout ceux des capitales. Ténor slovaque, soprano australienne, contralto autrichienne, baryton suédois, basse chinois ou chef d’orchestre suisse… c’est un peu comme si les voix de tous les pays se mêlaient pour chanter Verdi ou Rossini. Mais, à Athènes, la règle ne s’applique pas.

Pour la série d’opéras de la saison, l’Opéra national de Grèce présente une distribution purement gréco-grecque. Le seul nom étranger figurant au casting de La Flûte enchantée, de Mozart, est celui du metteur en scène, le Français Arnaud Bernard. Et ce livret ne compte pas moins d’une vingtaine de chanteurs !

« Tous les rôles pouvaient être interprétés  par des artistes grecs sans pour autant baisser notre exigence de qualité », explique Alexandros Roukoutakis, porte-parole de l’Opéra national de Grèce. A entendre la représentation de la Flûte enchantée, on ne peut que lui donner raison. Les voix sont justes, puissantes, éclatantes. Dans le petit opéra d’Athènes, tout en bois, le célèbre air de la Reine de la nuit, interprété par la soprano Vassiliki Karagianni, résonne comme une claque.

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Les deux chants de la Reine de la nuit sont habituellement considérés comme les points d’orgue de la pièce entière, qui dure pourtant plus de deux heures. Mais le reste du casting mérite autant d’éloges, tant les autres voix sont remarquables. Le jeu des chanteurs, notamment celui du comique oiseleur Papageno, tire aussi son épingle du jeu. Morale de la Flute enchantée à Athènes : l’Opéra national grec n’a aucun problème pour trouver au bercail des artistes à la hauteur du livret de Mozart.

« Les artistes grecs ne sont pas différents des autres »

Y aurait-il donc un génie musical grec, à la fois symphonique et lyrique, au pays de Maria Callas ? D’après Vassiliki Karagianni, non. « Les artistes grecs ne sont pas différents des autres. Tous les chanteurs d’opéra, à partir d’un certain niveau, fournissent le même travail, ardu, mais personnel », assure la cantatrice de sa voix claire. Tout comme le baryton Haris Andrianos, excellent dans le rôle du burlesque Papageno, elle ne tire aucune fierté nationaliste de la qualité du casting grec. C’est à peine si elle l’avait remarqué ! Elle ne comprend d’ailleurs pas pourquoi il nous semble légitime de s’interroger sur la question, car beaucoup des chanteurs de l’Opéra ont chanté à l’étranger, dans les plus grandes salles européennes.

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Le baryton, lui, hoche la tête quand on lui parle de la nationalité exclusivement grecque des artistes de l’Opéra national. Son attitude rappelle un peu celle de l’oiseleur, son premier rôle : sur son siège, il semble malléable, tant il adopte des positions étranges et souples. Mais sa voix est calme et posée quand il explique qu’il a dû attendre des mois avant d’être payé. De moins en moins. Le schéma que l’on a lu tant de fois pour décrire l’économie en Grèce s’applique donc aussi au monde feutré et sacré de l’opéra.

« Il y a une crise mais ce n’est pas ce qui tuera la culture »

Mais la crise n’a pas que du mauvais, d’après Haris Andrianos. « Nous avons dû nous réinventer, comme si la situation actuelle nous forçait à faire preuve de dynamisme, à nous forcer à bouger et à aller plus près de notre public », explique-t-il en faisant référence au programme « opéra de poche », mis en place par l’Opéra national. Le principe est simple : faire le tour de Grèce avec un opéra. En ce moment, la Bohême de Puccini se déplace dans le pays, et les représentations sont gratuites. C’est aussi le cas de certaines performances à Athènes, qui  portent le nom de « foyer », car l’audience est généralement issue de milieux défavorisés.

Et pourtant, Vassiliki Karagianni ne  remarque pas le changement manifeste du public qui vient l’écouter. « Il y a toujours eu des spectateurs issus des catégories populaires, affirme la soprano. Il est presque rassurant de voir que, malgré la crise et la baisse du niveau de vie, les gens sont prêts à économiser pour écouter de l’opéra. Sans doute parce qu’en temps de crise, on a plus que jamais besoin d’art pour oublier. » Car les places sont chères : 30€ pour la moins onéreuse.

Haris Andrianos rapporte, les yeux qui brillent, à quel point il apprécie voir les vieux messieurs de la campagne descendre de leur bus qui les emmène voir leur opéra à la capitale, même si ce schéma est surtout valable pour les opérettes en grec. « Effectivement, il y a une crise, mais ce n’est pas ce qui tuera la culture », résume Alexandros Roukoutakis. Et les deux chanteurs de renchérir : « De toute façon, on fait toujours salle comble. » Ce qui n’est pas foncièrement un exploit, sachant que l’Opéra national de la capitale est un petit bâtiment de 850 places environ… Certaines représentations ont lieu dans les salles plus grandes du Megaron Mousiki.

Un nouvel opéra en 2015

La fondation Stavros Niarchos, qui finance aussi les déplacements de l’opéra poche, compte bien changer les choses : elle est  l’unique commanditaire privé d’une immense construction réalisée par l’architecte Renzo Piano. Dans ce nouvel opéra, prévu pour 2015, 1400 places. Un soulagement pour Haris Andrianos, qui regrette que l’Opéra ne soit pas propriétaire de l’actuelle salle. « Ils ont détruit l’ancien opéra où chantait Maria Callas pour construire celui-ci, dont ils ne sont que les locataires… » Maria Callas, la diva qui a donné son nom à une bourse pour aider les jeunes chanteurs grecs à percer. Haris Andrianos a fait partie de ces chanteurs boursiers, en 1996.

Et quand on demande si, pour les jeunes chanteurs grecs d’aujourd’hui, il est possible de vivre de sa voix, c’est la réponse de Vassiliki Karagianni qui reste en mémoire : « Les artistes n’arrêteront jamais de rêver. Plus la souffrance est grande, plus elle s’exprime. Le travail sera encore plus dur, mais les chanteurs chanteront toujours. »

Emmanuelle BOUR

 

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