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Réfugiés syriens : après l’exil, l’errance

Quelque 23 000 Syriens auraient rejoint la Grèce au cours de l’année 2012, pour fuir la répression de Bachar el-Assad. Mais difficile pour eux d’y trouver leur place.

« La seule migration que les Grecs veulent bien accueillir, ce sont les touristes. » Abdel Sayed, chimiste syrien, parle un anglais aux accents orientaux, avec force gestes. Derrière son air bonhomme, on devine sa lassitude. « Je suis ici depuis quinze ans mais il me faudrait encore dix ans avant d’avoir l’espoir d’obtenir la nationalité. » Trop long, trop difficile. « Du jour au lendemain, si je perds mon job, je n’ai plus de carte de séjour, je n’ai plus rien. »

Pourtant, Abdel Sayed est chanceux. Il est arrivé à Athènes bien avant l’afflux de réfugiés syriens, qui s’échouent en Grèce depuis plus de deux ans, en tentant de fuir leur pays ravagé par la guerre civile. Pour eux, l’accueil est violent. « Le message envoyé aux Syriens est clair : vous n’êtes pas en sécurité ici », constate Abdel Sayed, qui sert de traducteur pour ses compatriotes attablés avec lui dans le centre des migrants, un local associatif situé dans le quartier athénien d’Exarchia et où se retrouvent des exilés du monde entier.

Le centre pour migrants offre un lieu de rencontre pour les exilés à Athènes (photo CFJ/CM)

Le centre pour migrants offre un lieu de rencontre pour les exilés à Athènes. (photo CFJ/C.M.)

Parce qu’ils débarquent souvent sans papiers, les Syriens font presque systématiquement plusieurs séjours en centre de détention. Et, selon eux, leur bonne foi est parfois mise en doute par les policiers. « J’ai dit que j’étais Syrien mais, comme j’ai la peau plus claire, le policier m’a frappé en rétorquant : Tu mens, tu es Albanais ! », raconte l’un des migrants, attablé un peu à l’écart. « Nous avons le cas d’un Syrien détenu depuis le 9 janvier. Il n’a pas de papiers et, lorsqu’on a proposé de faire venir un Syrien qui puisse certifier qu’il vient bien de son pays, la police a refusé, arguant que ce n’est pas une certification valable », renchérit Alexandros Constantinou, avocat au Conseil grec pour les réfugiés (GCR), la plus ancienne organisation d’aide aux demandeurs d’asile. Pour lui, le drame est que les Syriens arrivent dans un pays où le système d’accueil des réfugiés ne marche pas. « Même les conditions de détention varient d’une région à l’autre. Au Nord, on garde les migrants six mois, même s’ils ont des papiers, alors qu’à Athènes ou Corinthe, on les relâche au bout d’un mois. Il n’y a pas de sécurité juridique », explique l’avocat. La situation est d’autant plus complexe que l’Ambassade de Syrie en Grèce a fermé en décembre dernier et, depuis, les migrants syriens doivent envoyer leurs papiers en Roumanie. Mais sans papiers, ils peuvent être placés en centre de rétention à tout moment…

« On ne demande pas l’asile, parce que la Grèce n’a rien à nous offrir »

Un constat amer pour Jevara, un Syrien naturalisé Suédois en 2008. Il est venu en Grèce pour essayer de faire libérer son frère, détenu dans un centre au Nord du pays, à la frontière bulgare. « Expliquez-moi pourquoi une personne qui vient chercher de l’aide se retrouve en détention. Il a été frappé, regardez ! », s’exclame-t-il, montrant une photo de son frère, le bras égratigné, sur son téléphone portable. « Jamais on ne verrait cela en Suède. Là-bas, même les animaux ont des droits. »

« Quand on s’enfuit d’un pays en guerre, on n’a plus la force de se battre, on veut juste pouvoir espérer une vie meilleure », résume Abdel, dont les gestes saccadés trahissent une certaine impatience. « Maintenant, ils renvoient même les Syriens en Turquie. Quinze ont été remis de l’autre côté de la frontière en 2012″, s’indigne-t-il, une information confirmée par le rapport de Human Rights Watch. Le ministre de l’Immigration a promis que la Grèce allait accueillir 20 000 réfugiés syriens. « On l’a entendu sur Al Jazeera, à la télé arabe… Les Syriens y ont cru. Et quand on arrive, rien! »

Exalchia, le quartier anarchiste d'Athènes, est le point d'entrée des migrants dans la capitale grecque (photo CFJ/CM)

Exalchia, le quartier anarchiste d’Athènes, est le point d’entrée des migrants dans la capitale grecque. (photo CFJ/C.M.)

Dans ces conditions, difficile de se projeter dans l’avenir. Les Syriens, débarqués dans l’urgence, ne veulent pas rester en Grèce. « Ils ne font pas de demande d’asile puisque ce pays n’a rien à leur offrir », souffle Abdel Sayed, un brin cynique. Il faut dire que la Grèce, porte d’entrée de l’Union européenne, est seule face à un afflux de réfugiés qu’elle n’a clairement pas la capacité de prendre en charge. Le système est verrouillé et seuls quelques cas isolés peuvent accéder à une demande d’asile. Sinon, il faut la formuler lors de la détention administrative. En général, les Syriens évitent : ils risquent d’être coincés dans le centre de rétention le temps qu’on examine leur demande.

Certains abandonnent aussi, découragés par les files d’attente interminables le vendredi à l’entrée de la Direction de la police pour les étrangers d’Attique, l’organisme censé étudier les demandes. « Quelle solution ont les Syriens qui sont arrivés, il y a à peine six mois, et se retrouvent dans des conditions déplorables ? », interroge Dora, responsable du Forum des réfugiés. Les plus téméraires retenteront un nouveau voyage, dans l’illégalité, pour rejoindre un autre pays européen, qui aura les capacités de les accueillir dans des conditions plus favorables, pensent-ils. Le reste attendra, patiemment, la fin de la guerre, en apprenant quelques mots de grec.

Clothilde MRAFFKO

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