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Les Grecs toujours francophiles, moins francophones

Si le sentiment d’amitié qui lie la Grèce à la France reste fort, la concurrence des langues anglaise et allemande, couplée à la crise, fait reculer l’enseignement du français.

Comme Asimina, ils sont chaque année 2000 jeunes grecs à aller étudier en France (CFJ/ Montage B.L)

Comme Asimina, ils sont chaque année 2000 jeunes Grecs à aller étudier en France. (CFJ/Montage B.L)

Dans les rues qui encerclent l’Acropole, il n’est pas rare qu’à l’approche des tavernes, un serveur expérimenté et grisonnant vous hèle dans un français impeccable. Ce n’est pas qu’un truc de commerçant pour vous hameçonner, la preuve : en 2010, l’Organisation Internationale de la Francophonie dénombrait plus de 400 000 Grecs francophones, soit 4% de la population. Le chiffre double si l’on prend en compte les locuteurs partiels – apprenant le français ou sachant juste se débrouiller. Pas si mal, sur un pays qui compte 11 millions d’âmes.

Un « âge d’or » révolu

Pourtant, l’époque où le français rayonnait de Thessalonique à la Crète paraît déjà très lointaine. Dans les années 1970, l’Institut Français en Grèce prenait ses quartiers dans pas moins d’une trentaine de centres, sur tout le territoire. Cours particuliers, rendez-vous culturels et médiathèques constituaient de puissants vecteurs de « francisation » des esprits. Lors de cette période dorée, le français était obligatoire à l’école. Aujourd’hui, tout cela est terminé : seuls l’Institut Français à Athènes (IFA) et trois antennes subsistent pour tout le pays.  L’anglais a pris la première place dans les classes comme dans les esprits. Une suprématie pas vraiment étonnante, qui touche l’ensemble des pays non-anglophones, sous l’influence des États-Unis et de leur culture mainstream. Ce sont donc majoritairement parmi les Grecs les plus âgés que se concentrent les plus francophones.

Petit lexique franco-hellénique : tous les jours, nous parlons un peu grec sans forcément le savoir. Les termes philosophiques (« démocratie », « théologie »…) ou scientifiques (« ophtalmologie », « géographie », « cyclone »…) ont souvent à voir avec cette langue dont les racines remontent au début de l’antiquité. A l’inverse, il existe aussi quelques termes français transparents. « On attire plus facilement l’attention des élèves. C’est un vrai plus par rapport à l’allemand », commente Katherina Tschili. Par exemple : « garage », « banane », « coiffeur », « chocolat », « téléphone » ou « ascenseur » sont passés dans le langage courant. Si vous comptez visiter le pays, c’est toujours ça de moins à apprendre !

Désormais relégué à la deuxième place, l’enseignement du français doit aussi subir la concurrence de l’allemand. A 9 ans, les collégiens grecs doivent choisir une autre langue vivante que l’anglais. C’est à ce moment qu’à lieu une petite bataille, certes amicale mais bien réelle, entre la langue de Molière et celle de Goethe. « Aujourd’hui, nous sommes encore légèrement devant l’allemand, mais pour combien de temps ? », s’interroge Olivier Descotes, directeur de l’IFA. Le français a pour lui une réputation de langue plus accessible, car il entretient des liens concrets avec le grec (voir ci-contre). Mais que pèse-t-il face aux arguments économiques, puisque les entreprises allemandes, où le chômage des jeunes est sept fois moins élevé qu’en Grèce, accueillent à bras ouverts les diplômés grecs ?

Katherina Tsichli, enseignante et secrétaire générale de l’Association des profs de français en Grèce, pense qu’il faut relativiser cet argument : « C’est vrai que l’on constate un recul des inscriptions en français depuis deux ans. La principale raison, c’est la crise. Les familles ont encore assez d’argent pour payer des cours particuliers pour l’anglais, mais pas pour une seconde langue », décrypte-t-elle. Comme l’école publique finit à 14h30, les familles offrent souvent à leurs enfants des cours particuliers. Aujourd’hui, l’heure est donc plutôt à la rationalisation des dépenses, donc des matières… Enfin, il faut préciser que le Français a subi plusieurs coups durs : en 2003, une heure de français (sur trois) a été supprimée de l’enseignement secondaire au profit du grec ancien et, depuis la crise, le nombre de professeurs vacataires recrutés chaque année pour enseigner cette langue a été divisé… par dix.

Francophilie «naturelle»

Si elle n’est plus sur toutes les langues, la France peut se consoler : elle occupe une bonne place dans le cœur des grecs. « Contrairement à l’Italie, l’Angleterre, les Etats-Unis et l’Allemagne, la France n’a jamais été en conflit ouvert avec la Grèce dans l’Histoire », rappelle Olivier Descotes, pour qui les Grecs sont « naturellement francophiles ». L’inverse est aussi vrai : le milieu scolaire et universitaire français a toujours  réservé une bonne place à la culture grecque, quand ce ne sont pas les auteurs helléniques qui inspirent nos artistes nationaux.

Au-delà de la sphère culturelle, les citoyens grecs ont suivi de près les élections françaises de 2012. «Ils connaissent tous vos présidents de la République», s’amuse Katherina Tsichli. Depuis quatre ans, les mesures d’austérité imposées par la Troïka, soutenues d’abord par l’Allemagne, ont aussi beaucoup fait pour améliorer, en creux,  l’image de la France, plus modérée. Si la crise venait encore à s’aggraver, reste à savoir si les Français sauront se rendre dignes de cette vieille amitié.

Jason WIELS

« Paris c’est le rêve ! »
A 22 ans, Asimina Papakostou apprend le français pour quitter la Grèce. Elle vient pourtant d’être diplômée et de trouver un emploi. Elle a pris l’habitude d’acheter Le Monde et Marie-Claire au periptero (kiosque), à l’angle des rues Sina et Didotou. La jeune femme originaire de Thessalonique vient de s’installer à Athènes pour raison professionnelle. Et elle s’est inscrite à l’Institut français par la même occasion. Jeune diplômée de droit (niveau D1), elle travaille comme juriste entre plusieurs cabinets d’avocats de la capitale.

« Si je continue à porter des baskets, c’est parce que je passe mon temps à courir d’un endroit à l’autre », révèle-t-elle non sans ironie. Cette situation instable ne lui convient guère. « Mon diplôme est l’un des meilleurs du pays et je n’ai pas mis très longtemps à trouver un travail. Mais je ne touche actuellement que 500 euros par mois », témoigne-t-elle. Son loyer en banlieue nord d’Athènes étant de 300 euros, il reste bien peu pour les autres nécessités de la vie et les à-côté auxquels aspirent tous les jeunes de son âge. «Je pense que notre génération est perdue. Nous devons aller ailleurs. Pour moi ce sera en France, en Angleterre ou en Amérique ». Sans état d’âme, la jeune femme se dit prête à quitter le pays pour une durée indéterminée.

Elle y est d’autant plus résolue depuis son arrivée à Athènes. Un choc : « Avant nous venions en vacances à Athènes, je me souviens bien des Jeux olympiques en 2004 et des nombreuses transformations réalisées. Mais, depuis la crise, le centre-ville s’est dégradé, le quartier Omonia est devenu dangereux. Ce fut une vraie surprise pour moi. » En comparaison, Asimina idéalise Paris, où elle compte reprendre des études. « La vie à Paris c’est le rêve ! J’y suis déjà allé une semaine pour un échange avec le lycée. Dès que j’aurai fini ma mise à niveau à l’Institut français, je m’inscrirai en Master à la Sorbonne ou Assas. » Asimina fait du français depuis l’âge de 7 ans et l’a choisi en deuxième langue durant ses études secondaires. Elle se dit attirée par la culture française, qu’elle fait rimer avec « Marion Cotillard, la haute-couture et Versailles.» Mais elle reconnaît aussi que la France est avantageuse car les études y sont quasiment gratuites. « Beaucoup d’étudiants grecs sont en France, mais un passage à l’Institut français me permettra d’obtenir une lettre de recommandation », avoue-t-elle.

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